08/04/2008

Dossier SOLITUDE / VEUVAGE / ENTREE EN RESIDENCE

Solitude, veuvage, entrée en résidence(1)

 

Témoignages de nos résidants

Premier témoignage 
 

Je suis entrée en résidence parce que mes enfants habitent ici, mon époux étant mort, je me rapprochais de mes enfants. Ils viennent souvent me voir. Je peux les voir tous les jours. C’est moi qui ai demandé à venir, enfin, on en a tous parlé. Je suis veuve depuis 2001. Je suis entrée en mars 2007. Je n’y suis pas trop mal.

  

En entrant, j’avais un très mauvais moral, j’étais seule, je fuyais la solitude. Je suis montée rejoindre mes enfants, j’ai été bête et disciplinée. Je regrette ma vie antérieure, je regrette surtout la présence de mon mari. Il me manque beaucoup. La nuit, je me réveille et je le cherche. Cinquante-cinq ans de vie commune, ça ne s’efface pas d’un coup de gomme, ça ne s’efface jamais. Hier, j’ai eu la visite de la mère de ma belle-fille, on a parlé un peu de mon mari, elle m’a dit « Tu le regrettes, ton époux ? » « Ah, ça oui ! », que j’ai répondu. Et puis, je regrette mon pays, ma ville, les lieux où j’ai vécu avec mon mari. Cinquante-cinq ans, ça ne s’oublie jamais. En arrivant ici, j’avais un énorme chagrin, heureusement qu’il y avait mes petits-enfants et mes enfants. Ils habitent ici, tout près.

Renoir Pierre Auguste Renoir, Madame Charpentier et ses enfants

A la résidence, on n’y est pas trop mal, il y a même des choses qui me plaisent, il y a les activités, heureusement qu’on a ça, sinon, c’est morne. La présence des infirmières, ç’est rassurant, elles sont dévouées, prévenantes, elles donnent les soins à ceux qui en ont besoin, elles donnent les cachets.

 

J’ai perdu mon mari, ma maison, tout l’intérieur, les très bons amis du coin, les voisins fameux, très sympathiques. Il y avait une bonne entente entre nous, on se rendait service. Mon mari donnait des idées pour les réparations, pour la peinture. Il y avait les amitiés que je m’étais crées au travail. Tout ça, à cause du dépaysement, a disparu d’un coup. Mais le principal, ce sont mes enfants, mes petits-enfants. Ils sont là.

burvenich Laurence Burvenich, Marine

  

La solitude ? Oui, je l’ai connue, j’étais seule. C’est d’ailleurs pour ça que je suis entrée. Mes enfants craignaient que vivant seule, je commette une bêtise. J’ai un tempérament un peu spécial. J’étais bien déprimée. Mais j’avais un bon docteur. C’est aussi une chose qui disparaît, le médecin de famille, quand on s’en va au loin. Vous savez, tout compte dans la vie.

 

Dans la résidence, comme je fréquente peu de gens, sauf les groupes d’animation, je connais encore la solitude. J’ai été élevée dans un couvent et là, c’était la discipline. On connaissait déjà la solitude. C’était sévère, très sévère. Il y a encore de la solitude ici, mais je ne recherche pas la compagnie à tout prix. J’ai souvent besoin d’être seule, de me retirer dans ma chambre pour lire, pour regarder la télévision ou piquer un roupillon.

  

 

La solitude, c’est d’être seule, se retrouver seule, c’est d’avoir perdu quelqu’un puis de rester comme ça. On peut pas venir à vous à tout instant. J’adore mes enfants mais je veux les laisser mener leur vie tranquille. J’ai vécu la mienne, ils doivent vivre la leur. Ils sont très bons avec moi mais je ne veux pas envahir mes petits-enfants. Il y a des arrière-petits-enfants. Des jolis numéros, je les aime. Le tout petit vient et me dit : « Tu m’aimes bien, hein, Mamy ? » Je lui réponds « Oh oui, je t’aime ! ». Ce sont de très beaux moments !

 

La solitude, c’est dur. Tant qu’il y avait mon mari, il y avait de l’espoir. C’est le veuvage le gros coup, le reste, ça passe, mais cette rupture-là, c’est terrible. Tout part de là. Tout. Cinquante-cinq ans de vie commune. On a été heureux, très, c’était un homme très courageux, propre, très estimé par son employeur. C’était un homme très compétent dans son travail. Il faut se faire à l’idée de rester seule. C’est très dur, tous les jours, c’est dur, la nuit, je lui parle, faut être folle, je lui parle quand même.

 

Le veuvage, la mort de mon mari, ça a été la plus grosse épreuve de ma vie, dur, très dur, ça fait sept ans.

VANGOGH Vincent Van Gogh
 

 

Comment résister à la solitude ? Je lis, je regarde la télé, je vais aux activités de groupe, quand il fera beau, je sortirai un petit peu. Je lis des romans, je les choisis selon le titre, si ça me fait bonne impression, j’emporte. J’aime saisir un livre bien épais, j’ai l’impression que je vais apprendre beaucoup de choses, que l’histoire va durer. Dormir, je dors aussi. Mais je vous le dis, j’aime aussi être seule. Quand quelqu’un vient me voir, je suis contente mais je ne vais pas m’incruster chez les gens, ce n’est pas moi ça, ce n’est pas dans ma nature. D’être seule, ça me laisse du temps pour mon mari, pour songer à lui, je vois sa photo, elle est à côté de moi, je lui parle, il ne me répond pas mais il est dans mon cœur, il y est, c’est une réponse. Cinquante-cinq ans ! Il me manque, c’est ce que je sais, il me manque. Notre maison me manque. Elle n’était pas loin de la mer. C’est une présence, la mer. On y allait tous les deux, la voiture, le petit panier, et ça y allait. S’il m’entend, là haut, il doit dire : « Raconte ! ». Il doit m’entendre.  

 

Ici, j’aimerais entendre plus souvent des concerts (violon, accordéon), faire venir des musiciens, créer plus d’ambiance musicale .


Deuxième témoignage

 

J’habitais dans ma maison et un beau jour ma petite-fille est venue me rendre visite et m’a  proposé d’aller passer quinze jours chez sa belle-maman. J’y suis allée mais je me suis sentie mal. Je me suis retrouvée dans un hôpital. Je souffrais d’un problème dans l’estomac. Je suis restée quinze jours dans cet hôpital. Quand je suis revenue je suis restée quinze jours chez ma fille pour me rétablir. Et alors, elle n’a plus voulu que je retourne chez moi, elle pensait que je ne pouvais plus vivre seule. Elle a voulu que je reste chez elle. J’ai tout distribué à mes enfants et petits-enfants, mes meubles, tout, tout ce qu’on peut trouver dans un ménage, salle-à-manger, cuisine, salon, lessiveuse, essoreuse, frigo, congélateur, j’ai tout distribué à mes petits-enfants. Ensuite, je dois bien dire que je ne me plaisais pas chez ma fille car ils travaillent tous. Elle est gentille ma fille, très gentille mais je me retrouvais toute seule. Et je n’avais plus mes voisins, ils ne m’ont pas suivi (rires). Mon fils, voyant que la situation n’allait pas, a pris la décision de mon entrée en résidence. Moi, j’étais au bout du rouleau. Mon fils a dit : « Je vais te chercher une place où tu seras bien et où j’irai souvent te voir ». J’ai bien voulu venir. Et me voilà ici.

  

J’étais bien à mon arrivée sauf que j’étais très amaigrie en raison de mes problèmes d’estomac. Je connaissais déjà l’endroit. Je m’en souvenais en tant que maternité et hôpital si bien que je n’étais pas étrangère. Je n’arrivais pas réellement dans un lieu inconnu. Ce qui me manque, ce sont mes habitudes, ici, je n’arrive pas à installer mes habitudes : j’ai laissé mes habitudes dans ma maison et je n’arrive pas vraiment à m’implanter ici, je me plais bien mais je ne sais pas, j’ai ce qu’il faut, une petite chambre comme un petit paradis, mais j’ai perdu quelque chose, un horaire personnel, un espace, ici, c’est beaucoup plus petit. Et mon beau verger, perdu ! J’avais des fruits : pommes, poires, cerises, des noisettes rouges. Mes arbres me manquent. J’avais aussi un petit chien, il me manque, c’est terrible, il a suivi une femelle et on ne l’a jamais retrouvé. Il était magnifique, bleu, avec de belles ondulations. C’était une présence, je lui parlais, il me répondait en me regardant et en émettant des sons bizarres. Ah ! la saleté de petite bourrique ! J’y étais très attachée, très, depuis le décès de mon mari. Je l’ai eu le mois qui a suivi le décès de mon mari.

 

Paysage, Van Gogh 

Paysage, Vincent Van Gogh

 

Moi, la solitude ne m’a jamais gênée, j’aime parler mais j’aime la solitude, elle est faite pour donner le temps aux gens de réfléchir, moi, je réfléchis quand je suis seule, je pense, j’essaie de retrouver les paroles de mes chansons favorites, les airs. Les paroles me causent de grands soucis. Je n’y arrive pas toujours. C’était l’ancien temps. Tout ça disparaît. A quoi bon en parler ? Il n’y a plus personne pour comprendre. La solitude n’est ou n’était pas vraiment un problème pour moi, je m’occupais toujours, je prenais soin d’enfants, de petites bobonnes que je visitais et que je soignais, une voisine et une autre dame du village. Je rendais service. J’étais active.

 

Yorkshire

 

Mon époux avait un cancer. Il est décédé. Je m’y attendais. Mais ça m’a tout de même fait un choc. J’ai vu que ça n’allait pas. Durant la fin de sa vie, il réagissait encore à son nom, il me regardait, on aurait dit qu’il me cherchait, il ne pouvait plus rien dire, il était sous calmant. Il a fallu vivre seule, penser beaucoup. Ce que je fais le plus, je revois ma vie avec mes enfants depuis qu’ils sont tout petits. C’est étrange, c’est parti, c’est encore tellement là, tellement proche. (Larmes). Il y a eu chez un de mes enfants le désir de regrouper tout le monde mais ça ne plaît pas à tous, ça ne se fera pas. Il y a toujours eu beaucoup d’enfants à la maison. J’ai perdu un fils, mon premier. Tout ça fait des souvenirs douloureux qui sont en moi, inoubliables, tout ça trotte en moi. Ma vie est définitivement marquée par cette perte.

 

Ici, je m’adapte mais, je le redis, je ne trouve pas mon rythme. Chez moi, j’avais mes habitudes. Ma toilette, ma petite vaisselle, faire ma chambre, ouvrir mon lit, je passais le mope (une espèce de raclette à franches), j’ouvrais la fenêtre de la chambre, j’allais faire mon salon, je lisais, je tricotais, j’allais au verger, j’allais voir les moutons, je leur portais des tartines, j’étais libre mais je ne faisais pas grand-chose. Quand on est seule, on n’a finalement pas trop envie de bouger. Je bougeais peu. Mais j’aurais pu. Vous comprenez, j’aurais pu, c’est ça qui compte, sentir qu’on peut !

 

La maison est bien ici. J’ai mis mille choses dans ma chambre, je la trouve belle. Ce n’est pas toujours évident de partager un espace avec quelqu’un. Mais je me plais dans mon coin, il est calme. J’aimerais avoir pourtant un espace pour moi seule. J’aime bien certaines activités, moins le ciné-club ou le théâtre-club. Pourtant, j’aimais le théâtre, tout le décorum, la scène, la foule. Surtout Louis Jouvet, que j’ai vu sur scène mais je ne sais plus dans quel rôle, dans Le Docteur Knock, je crois. J’aimerais encore parfois faire ma lessive moi-même, avoir une mini-wash ou quelque chose comme ça. Avoir l’impression que je suis dans un petit ménage à moi. Car j’ai beaucoup travaillé, énormément, et me voir ainsi, inoccupée, ça me désespère. Je me demande si de telles choses ne sont pas possibles, dans l’espace lavatory, par exemple. J’ai besoin de m’occuper, j’ai toujours été habituée à aller et venir, j’ai besoin de mouvement. Mais bon, j’ai mes problèmes de santé.

knockjouvet

Les illustrations ont été choisies par le témoin


Troisième témoignage

Deux accidents sont à l’origine de mon entrée. Une fracture du crâne et une trépanation. Egalement une thrombose. Je ne savais plus marcher, je ne reconnaissais pas les gens. J’ai oublié mon accident, c’est un trou noir, aucun souvenir. J’ai eu de la chance qu’il y avait une place ici. Mon fils a dû prendre cette décision. Je n’étais plus apte à grand-chose, je ne savais plus prendre grand-chose en charge. J’étais trop dépendante, je ne savais plus rester debout, je vivais seule, il y avait des escaliers, ce n’était réellement pas possible. Impossible de marcher, de cuisiner, de rien faire à peu près. Il n’y a pas eu besoin de discuter, c’était inévitable, on ne pouvait pas faire autrement. Et aller vivre avec les enfants, je ne veux pas. Ils ont leur ménage. J’ai habité, au début de mon mariage, avec mes beaux-parents, et bien, ça n’est pas gai, pas du tout. On était des intrus chez soi. C’était désagréable. Moi, je ne voulais pas imposer ça à mes enfants. Non.

Manet Vase de pivoines sur piedouche, Edouart Manet

  

Il y aura bientôt sept ans que je suis là. Quand je suis arrivée, je connaissais quelques personnes du personnel, je les connaissais de longue date. J’étais bien, je commençais à pouvoir reconnaître les gens, je sortais d’un gouffre, il y a un grand trou de mémoire dans ma vie. Il y avait une tristesse de quitter mon appartement, j’y étais bien. Aujourd’hui encore, je le revois, et en l’évoquant, là tout de suite, je le revois, je vois les pièces, c’était un lieu très gai. Agréable, bien clair. J’avais deux chambres, mon living était beau et grand et au fond, tu sais, une cuisinette. Et aussi des belles fleurs, des belles plantes, des petites violettes, des plantes vertes. Mon salon était fort agréable. J’ai eu la tristesse de perdre ma maison. J’avais aussi un immense lit, avec un coffre intégré pour le rangement des draps, des couvertures. Tu sais, ça m’arrive parfois de penser que je suis dans un autre monde et quand on va en ville, ça me fait drôle, je rentre dans le monde, je réalise que ça existe encore. Il y a le regret de ces lieux-là, de ces moments-là, il y avait mon indépendance, je prenais seule mes décisions, si je décidais, je faisais, un point c’était tout.

  

La solitude, je l’ai connue avant mon entrée, à la suite d’une séparation. Je suis passée de la vie de couple à la vie sans conjoint et avec un enfant encore à la maison. J’ai souhaité cette séparation, je suis partie, il y avait un problème d’alcool. J’ai décidé de recommencer une autre vie. J’étais contente de me libérer de tous ces problèmes et en temps j’avais peur. Finalement, ça s’est bien passé. Je suis partie sans pratiquement rien. J’ai dû me meubler, acheter, me débrouiller. Mais tout ça valait mieux que ce que j’avais connu. Il m’a fallu du courage mais c’était un soulagement, une libération. Je travaillais dans une école, beaucoup d’enfants, beaucoup de mouvement, ça me plaisait. Le soir, quand mon fils est parti au service, ça allait malgré tout, ça ne me pesait pas trop. La séparation, pour moi, c’était un soulagement. Ma vie a été plus heureuse, plus sereine après ça.

 

Monet Bouquet de soleils, Claude Monet

Dans la résidence, on ne connaît pas la solitude, les après-midi sont animés, il y a pas mal d’événements, des sorties, il y a la kiné, il y a toujours de la présence dans la maison, on voit beaucoup de mouvement. Je lis, je crochète, je fais des réussites, je regarde la télévision, surtout le soir. J’ai de la visite. J’ai trois enfants, et deux habitent très loin. J’ai mon dynamisme naturel, mon engouement. Je suis contente. J’aimerais qu’on sorte plus, comme on fait, dans le parc, prendre l’air. C’est sûr que jusque ici, le temps ne l’a pas permis.

 

 


 

Quatrième témoin 

Je n’étais plus capable de rester seule, j’avais été opérée et je ne pouvais plus rester seule, je ne pouvais plus marcher, j’ai recommencé à marcher ici. J’ai été hospitalisée quatre mois. Je suis rentrée un peu chez ma fille mais ce n’était plus possible, je ne pouvais plus marcher. C’est ici que j’ai réappris à marcher, avec une tribune. Pour réapprendre la marche seule, il m’a fallu quelques semaines. Ma fille aînée m’a pris quelque temps chez elle, mais elle souffrait du cœur, elle ne pouvait pas assumer. Elle était gravement atteinte. Elle et moi, on avait le même caractère. L’entente ne régnait pas. Elle a fait des démarches pour me trouver un logement. Elle m’a mise dans une première maison et dès qu’une place s’est libérée, elle m’a mise ici. Aujourd’hui, ma fille est décédée. Son cœur était épuisé.  

 

La première maison dans laquelle je suis allée, une maison privée, ça ne me plaisait pas. J’avais une chambre épouvantable, je ne voyais à peu près rien, c’était encaissé, ça ne me plaisait pas du tout, j’avais maigri de dix kilos, il n’y avait personne autour de vous, c’était affreux. Le fait d’arriver ici, c’était un soulagement. Il fallait que j’entre dans une maison, il n’y avait pas d’autre choix, il a bien fallu, on ne m’a d’ailleurs pas demandé mon avis. C’est ma fille qui prenait les décisions. La cohabitation faisait des étincelles. On se ressemblait trop.

Ce qui a été vraiment dur, c’est de quitter ma maison ici, quand ma fille l’a décidé. Je ne savais pas conduire, j’étais loin du centre. Ma fille m’a dit : « Tu ne dois pas rester seule ainsi ». Et elle a loué ma maison et celle de mon père. Ces deux maisons m’appartiennent et se font face. Ma fille a tout loué. J’étais d’accord, il fallait bien. Elle m’avait trouvé un bel appartement dans le centre de la ville, avec un ascenseur, elle venait me voir, elle faisait mes courses, elle me faisait de la soupe. Après, il y a eu cette grosse opération que j’ai subie, je suis restée un bon bout de temps à la clinique. Je suis resté un peu chez ma fille, un kiné venait, mais il a fallu que je trouve une résidence.

 

 

Clemskerke

 


 

 

Ici, j’ai d’abord eu chambre pour deux. Ma voisine n’était guère accommodante. La cohabitation ne me plaisait guère. J’ai demandé une chambre seule, il m’a fallu quelques mois pour l’obtenir, ça me convenait mieux, j’ai une préférence pour la solitude.

 

J’ai toujours apprécié la solitude, il a fallu, j’étais fille unique, mes parents travaillaient énormément, je devais beaucoup me débrouiller seule, j’ai, pour raison de santé, vécu six mois seule au préventorium. Ce préventorium, c’était chez les Flamands, au Coq, un grand bâtiment dans les dunes. J’étais un peu chétive, je manquais d’appétit, le docteur m’a envoyé là. J’y ai pleuré, savez-vous, je me suis sentie très seule. Je ne parlais pas la langue. Plus tard, vers dix ou onze ans, je suis allée au pensionnat à Malines : il y avait une section en français. Maman pensait que c’était une très bonne école. J’en ai voulu à maman de cet éloignement. A la déclaration de la guerre, je suis revenue seule avec ma grosse valise, en me débrouillant comme je pouvais, c’était une pagaille générale, maman m’attendait à la gare depuis des heures, une pagaille. Plus tard, nous avons reçu un message de l’école : le bâtiment avait été bombardé et tout était perdu : le trousseau, mes jouets, mes patins à roulettes. Quand j’ai vécu au Congo avec mon mari, responsable portuaire, il était parti toute la journée, je devais vivre seule. J’ai toujours dû vivre seule. La solitude, à la longue, ce n’était plus un problème, il faut se faire une raison dans la vie. D’une certaine façon, vous voyez, j’ai connu la solitude tout du long, depuis l’enfance.

 

Hippolyte Flandrin Hippolyte Flandrin (détail)

 

Mon mari a eu un cancer, c’était un grand fort homme mais il a eu un cancer. Il est allé en clinique. Il était trop tard, il ne pouvait pas rester en clinique, je devais le reprendre à la maison. J’ai fait venir un lit dans le living et il a passé là sa dernière année. Je faisais les piqûres de morphine. L’infirmière passait pour faire les soins. Ça a duré un an. Quand il est décédé, j’étais soulagée pour lui, il a beaucoup souffert. Moi, j’étais seule. Je voyais mes filles. Quand il est mort, mes filles ont dit : « Tu ne resteras pas ici seule ». C’est surtout la plus vieille qui voulait diriger. Elle avait un caractère d’ardennaise

 

Elle m’a trouvé d’abord cet appartement. Je m’y plaisais, j’avais les magasins autour de moi.

 

Dans la résidence, pour moi du moins, je ne connais pas la solitude. Je ne vais chez personne, je ne reçois personne. Mais il y a du mouvement, de la circulation, je suis encore très autonome, je lis mon journal, je regarde (rarement) la télévision. Je pense à mes enfants, je me promène, je me dis que je n’ai pas trop à me plaindre, j’ai beaucoup accepté car mes parents n’avaient pas le temps de s’occuper de moi, je devais assumer seule. C’est mon époux qui a pris la décision, sans me consulter, de notre départ en Afrique. J’ai tout accepté. Il a fallu tout vendre, tout laisser. Là-bas, on se débrouillait. Mais je garde de bons souvenirs de tout ça, c’était bien. Je me faisais à tout. Mais j’en ai fait assez, maintenant, c’est terminé, je décide, je ne me tracasse plus pour rien, je ne fais plus rien d’extraordinaire, je songe à mes bons vieux moments, je me plais assez bien, on est bien ici mais il ne faut plus qu’on vienne m’embêter. Il ne faut plus qu’on vienne m’imposer quoi que ce soit. Je vis pour moi. Je ne suis pas méchante avec les gens et si je peux rendre service, je le fais. Mais je veux garder mon espace privé. Je vais aux activités tous les jours, ça me détend. Je salue tout le monde, j’ai de bonnes relations avec tout le monde. Bon, la mort de ma fille m’a fait un sale coup mais il faut que je réagisse, je ne peux pas me laisser aller, j’ai une seconde fille.

 

Ici, ce serait bien d’avoir une piscine, pas nécessairement pour nager, pour aller dans l’eau, faire des exercices, de la rééducation. Ce serait bien, une piscine. Ca me rappelle l’époque où mon père m’a appris à nager, en pleine Meuse, il criait de la berge : « Mais fais aller tes bras !». Vous voyez, en parlant, on dit une chose, on se souvient d'une autre.

 

13:17 Écrit par animation sainte-anne dans Dossier Solitude, Veuvage | Lien permanent | Commentaires (0)